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Pourquoi le F-35 divise les experts ?

Dernière mise à jour 12 avril 2026 par Wassedo Stephane Tan

Pourquoi le F-35 divise les experts ?

Il est censé être l’avion de chasse le plus avancé jamais conçu pour la vente à l’export. Il est utilisé par plus de vingt pays alliés des États-Unis. Et pourtant, le F-35 Lightning II est aussi le programme militaire le plus controversé, le plus coûteux et le plus critiqué de l’histoire de l’aviation. Le terme « désastre » revient régulièrement dans les rapports officiels du Congrès américain, dans la presse spécialisée et même dans les déclarations de personnalités aussi diverses qu’Elon Musk. Alors, le F-35 est-il un chef-d’œuvre de la technologie militaire ou un gouffre financier mal géré ? La réponse est, comme souvent, les deux à la fois.

Un programme né sous de mauvaises étoiles

L’histoire du F-35 commence dans les années 1990, quand le Pentagone lance l’ambitieux programme JSF — Joint Strike Fighter. L’idée est révolutionnaire pour l’époque : concevoir un seul avion capable de remplacer à la fois le F-16, le F/A-18, l’A-10 et l’AV-8B Harrier dans trois versions différentes (décollage conventionnel, décollage court/atterrissage vertical, et version embarquée sur porte-avions). En théorie, mutualiser le développement devait faire baisser les coûts. En pratique, ce fut l’inverse.

Lockheed Martin a remporté le contrat en 2001, juste après les attentats du 11 septembre, dans un climat où le Congrès n’était pas d’humeur à discuter les budgets militaires. La facture initiale prévue ? Environ 233 milliards de dollars. La facture réelle aujourd’hui ? Le programme dépasse les 2 000 milliards de dollars sur toute sa durée de vie estimée. Même en prenant en compte 94 ans d’inflation comme le fait le Bureau du programme F-35 pour nuancer ce chiffre, l’ampleur du dérapage budgétaire est sans précédent dans l’histoire de la défense américaine.

Les retards qui s’accumulent

Le principal coupable : le programme TR-3 (Technology Refresh 3), une mise à jour majeure des ordinateurs de bord indispensable pour permettre l’upgrade vers le standard Block 4 — lui-même censé apporter de nouvelles capacités de guerre électronique, de nouveaux capteurs et de nouveaux armements. Ce programme TR-3 est lui-même en retard de trois ans et dépasse de 6 milliards de dollars son budget initial. Résultat : 174 F-35 ont été livrés dans une configuration « dégradée », sans capacité de combat complète, uniquement bons pour l’entraînement.

Pourquoi le F-35 divise les experts ?

Une disponibilité opérationnelle préoccupante

Le problème du F-35 ne s’arrête pas aux retards de livraison. Sa disponibilité opérationnelle — c’est-à-dire le pourcentage de temps où l’avion est effectivement en état de voler et de combattre — est alarmante. Selon le Bureau du test et de l’évaluation opérationnelle du Pentagone, le taux de disponibilité « full mission capable » (FMC, l’appareil peut remplir toutes ses missions) est de seulement 36,4 % pour le F-35A, et tombe à 14,9 % pour le F-35B et 19,2 % pour le F-35C. Ce sont des chiffres très inférieurs aux objectifs contractuels, qui étaient de 80 % à ce stade du programme. En clair : sur dix F-35 alignés sur le tarmac, moins de quatre sont réellement prêts à combattre dans leur version terrestre — et moins de deux dans les versions marine et marines.

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Les critiques des experts : qui dit quoi ?

Le camp des sceptiques

Pierre Sprey, l’un des concepteurs originaux du F-16 et du A-10, a qualifié le F-35 de « cauchemar de conception » et affirme qu’il est fondamentalement inadapté au combat rapproché. Dan Grazier, analyste au Project on Government Oversight (POGO), souligne que le coût d’heure de vol du F-35 — plus de 40 000 dollars — est bien supérieur au double de celui d’alternatives comme le Rafale (environ 16 500 euros), ce qui limite mécaniquement le nombre d’heures d’entraînement des pilotes. Moins de « stick time » = pilotes moins expérimentés. Et Elon Musk a relancé le débat en déclarant publiquement que « les avions de chasse pilotés sont obsolètes à l’ère des drones » — ciblant directement le F-35 comme exemple d’une technologie dépassée avant même d’être pleinement opérationnelle.

Le camp des défenseurs

De l’autre côté, les partisans du F-35 font valoir des arguments solides. En janvier 2025, lors de frappes israéliennes en Iran, la variante F-35I « Adir » de l’armée de l’air israélienne a démontré une supériorité opérationnelle remarquable — les Israéliens ont rapidement commandé des appareils supplémentaires. Les capacités de fusion de données du F-35 — sa capacité à collecter, traiter et partager en temps réel des informations provenant de dizaines de capteurs différents — restent inégalées. « C’est moins un avion de chasse qu’un nœud de réseau capable de se défendre, » résument certains analystes. Et sur plus d’un million d’heures de vol cumulées, son bilan de sécurité est comparable aux autres chasseurs modernes.

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L’US Air Force elle-même commence à douter

Le signal le plus fort vient de l’intérieur. En 2025, l’US Air Force n’a demandé au Congrès que 24 nouveaux F-35 — soit la moitié de l’année précédente, et bien en dessous des 44 achetés en 2024. Le général responsable de l’acquisition a explicitement dit que l’Air Force n’augmenterait sa commande qu’une fois que Lockheed aura prouvé sa capacité à livrer des avions complets et à jour, ce qui n’est toujours pas le cas. Le Canada, qui avait commandé 88 F-35, fait désormais face à un dépassement de 8 milliards de dollars estimé par son auditeur général — et envisage sérieusement de se tourner vers un chasseur européen de 4,5e génération.

Alors, le F-35 est-il vraiment un désastre ?

Non — ou pas entièrement. Le F-35 reste, quand il fonctionne, l’avion de combat le plus sophistiqué jamais mis en service à grande échelle. Sa capacité à opérer dans des environnements fortement défendus, à partager des données avec d’autres plateformes et à remplir des missions variées en fait un outil stratégique unique. Les problèmes actuels sont surtout des problèmes de gestion industrielle et de complexité technique — pas des défauts conceptuels fondamentaux. Mais les dérives financières, les retards et la disponibilité opérationnelle insuffisante posent de vraies questions : à quel prix, et pour quelle efficacité réelle, les armées alliées investissent-elles dans cet appareil ? C’est ce débat qui continuera de diviser les experts bien au-delà de 2026.

Wassedo Stephane Tan

Contrôleur aérien | Chef service Navigation aérienne – Aéroport de Bouaké | Instructeur ATC | Fondateur du média Le Ciel Africain

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